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2030 : l’Asie sera l’Éden des classes moyennes

Azzedine G. Mansour – 26 février 2013

 

Alors que les pays sous-développés sont marqués par une stratification sociale [1] où les classes moyennes [2] peinent à s'imposer, dans les États émergents, elles sont en train de connaitre un essor sans précédent surtout depuis les dix dernières années. C’est en Asie qu’elles semblent prospérer le mieux. C’est sur ce continent, en effet, où de nombreuses nations, comme l’Inde, la Chine, Taïwan, la Corée du Sud, etc., connaissent de fortes croissances économiques assorties d’une élévation substantielle des niveaux de vie, qu’elles regroupent désormais plus de 500 millions de personnes, soit l’équivalent de la population de l’Union européenne. Encore, faut-il préciser que le phénomène n’en est qu’à ses débuts et que cette frange sociale devrait croître davantage au cours des deux prochaines décennies, selon des projections d’un rapport publié en janvier 2010 par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) [3].

 

Si, entre 2009 et 2010, les classes moyennes étaient estimées à presque 2 milliards, vers l’horizon 2030, elles pourraient représenter, comme le rappelait le quotidien français Le Monde [4], près de 5 milliards de personnes – soit le double en vingt ans – sur une population totale d’environ 8 milliards d’âmes... Plus précisément, la taille de la population appartenant à cette catégorie sociale augmentera, selon les estimations de l’OCDE, de 1,8 milliard de personnes à 3,2 milliards d’ici à l’an 2020 et 4.9 milliards en 2030 (Kharas, 2010 : 27).

 

 

Tableau 1 : La classe moyenne mondiale, 2009 - Les personnes et les dépenses

Source : Homi Kharas, The Emerging Middle Class in Developing Countries, Working Paper № 285, OECD Development Center, 2010, p. 16.

 

Cette croissance pour le moins fulgurante, qui propulsera cette dernière à un niveau jamais atteint dans l’histoire de l’humanité, sera particulièrement marquante sur le continent asiatique (85 % environ ; voir les graphes ci-dessous) et, plus particulièrement, dans sa zone Asie-Pacifique dont la classe moyenne passera de 525 millions à 3,2 milliards d’individus en 2030 (soit environ 66 % de la population mondiale actuelle ; voir : tableaux 1 et 2). Par ailleurs, cette croissance se fera au détriment des puissances occidentales qui, en 2009, en concentraient plus de la moitié (36 % ou 664 millions en Europe et 18 % ou 338 millions en Amérique du Nord). Vers 2030, on estime que la taille de la classe moyenne en Amérique du Nord devrait rester à peu près constante alors qu’en Europe, après une phase de croissance relativement importante au cours de la prochaine décennie, elle connaitra probablement une baisse en raison de la décroissance démographique que subira particulièrement la Russie et ses républiques satellites (Kharas, 2010 : 27-28).

 

 

Tableau 2 : Nombre (en millions) et la part (en %) de la classe moyenne mondiale.

Source : Homi Kharas, The Emerging Middle Class in Developing Countries, Working Paper № 285, OECD Development Center, 2010, p. 28.

 

 

Source : Le Monde, Cahier : Géo & Politique, 24-25 févr. 2013, p. 7.

 

Il faut préciser ici que cette croissance ne sera pas sans produire des effets positifs à plusieurs niveaux. En effet, outre les énormes changements sociaux et politiques qu’elle impliquera, notamment en matière d’émergence de nouvelles revendications qui réclameront la mise sur place de nouveaux programmes, elle agira grandement sur l’économie. En plus de permettre, en effet, une augmentation substantielle de la contribution de ces classes aux systèmes de taxation en vigueur dans leurs pays respectifs, elle stimulera énormément aussi la consommation mondiale qui devrait passer, selon les estimations de l’OCDE, de 21 milliards de dollars en 2009 à 35 milliards en 2020 et plus de 55 milliards en 2030 (voir : tableau 3). À elle seule, la part des classes moyennes des pays asiatiques dépassera les 40 % de la consommation planétaire dans moins d’une décennie. Elle devancera de loin les États-Unis (10 % de la consommation mondiale des classes moyennes en 2030) et l’Europe (20 %) réunis ensemble. On estime, par ailleurs, que la Chine qui se place au 7e rang mondial en matière de consommation de ses classes moyennes en 2009, devrait prendre la tête du classement avant de se faire détrôner par l’Inde dans un très proche avenir…

 

 

Tableau 3 : Dépenses de la classe moyenne mondiale 2009 à 2030 (en millions de 2005 dollars PPA).

Source : Homi Kharas, The Emerging Middle Class in Developing Countries, Working Paper № 285, OECD Development Center, 2010, p. 28.

 

Enfin, il convient de remarquer que ces nouvelles classes moyennes, formées grâce à la fois à la croissance rapide des pays émergents et la mise en place de politiques de lutte contre la pauvreté, demeureront hélas bien plus vulnérables que celles des sociétés occidentales. Car, dans les pays en développement, la plupart des membres appartenant à ces nouvelles classes moyennes ne disposent généralement pas de couverture sociale de base et demeurent, par conséquent, cantonnés dans une situation précaire, particulièrement en cas de maladie ou de chômage, pouvant à tout moment les faire basculer dans la pauvreté.

 

Par ailleurs, cette vulnérabilité pourra être contre-productive à tous points de vue et devenir un sérieux facteur d’instabilité. À cet égard, elle exige une attention particulière de la part des pouvoirs publics qui seraient appelées à poser des gestes concrets pour la contrer, en mettant en place, à titre d’exemple, « des filets adéquats de protection sociale, en améliorant l’assurance maladie et les soins de santé, en offrant de meilleures possibilités dans le domaine de l’enseignement et, surtout, en encourageant la participation citoyenne », comme le soulignait une brochure publiée à l’occasion du 50ème anniversaire du Centre de développement de l’OCDE [5].

 

Notes

 

[1] La stratification sociale renvoie à la hiérarchisation de l’organisation sociale, économique et politique d’une société donnée. Elle est le résultat d’une différenciation liée aux inégalités en termes de richesse, de pouvoir, de savoir et de prestige entre groupes sociaux. Dans le contexte qui nous concerne, elle fait référence à la subdivision de nos sociétés en classes socio-professionnelles relativement distinctes les unes des autres et est exprimée schématiquement en trois modèles : a.) le modèle conique ou pyramidale dont la base représente les classes pauvres et le sommet les populations aisées. Entre les deux se situent bien évidemment les différentes couches constituant les classes moyennes ; b.) le modèle en montgolfière où les classes moyennes sont de loin les plus importantes ; et enfin c.) le modèle en sablier où la proportion des populations appartenant aux classes moyennes est moins importante puisqu’une partie de ses éléments est passée aux classes supérieures (ascension sociale) et la majorité est déclassée vers les couches populaires (lire : Alain Lipietz, La Société en sablier. Le partage du travail contre la déchirure sociale. Paris : La Découverte, 1996).

[2] D’un point de vue sociologique, la notion de « classe moyenne » est un concept aux contours très flous. Elle fait référence à un ensemble très hétérogène de populations dont le niveau de vie se situe entre ceux des classes pauvres et aisées d’une société. Forgées au XIXe siècle, elles « rassemblent (donc) les individus situés entre les moins bien lotis et les plus fortunés » (Damon, 2012) et mettent ensemble, en d’autres termes, des groupes sociaux qui n’appartiennent ni à la bourgeoisie, ni au prolétariat. Dans la pensée marxiste, elles correspondent à ce que l’on appelle la « petite bourgeoisie » qui dispose d’un petit capital lui permettant de mener un train de vie un peu plus élevé que celui des couches plus pauvres. Par ailleurs, en raison de son hétérogénéité, on admet volontiers qu’elle se subdivise en deux sous-catégories : d’une part, les « classes moyennes supérieures » où l’on trouve les ingénieurs, les professeurs d’université et autres professions intellectuelles, et d’autre part, les « classes moyennes inférieures » qui regroupent les travailleurs sociaux, les instituteurs et autres professions intermédiaires (lire : Éric Maurin et Dominique Goux, Les nouvelles classes moyennes, Paris : Seuil, Coll. : La République des idées, 2012 ; consulter également : Julien Damon, « Les classes moyennes : définitions et situations », in : Études, № 416, mai 2012, pp. 605-616).

[3] Homi Kharas, The Emerging Middle Class in Developing Countries, Working Paper № 285, OECD Development Center, 2010, 61 p. Disponible à :  http://www.oecd.org/dev/44457738.pdf.

[4] Voir : « L’Asie, championne des classes moyennes », in : Le Monde, cahier : Géo & Politique, rubrique : Baromètre international, 24-25 févr. 2013, p. 7.

[5] Le Centre de développement de l’OCDE, Œuvrer ensemble à un monde meilleur, Brochure publiée à l’occasion du 50ème anniversaire du Centre de développement de l’OCDE, 36 p.

 

Mots clés : stratification sociale, classe moyenne, croissance, 2030, Asie, consommation mondiale,…

 

Pour citer cet article :

 

Azzedine G. Mansour, « 2030 : l’Asie sera l’Éden des classes moyennes », in : Libres Expressions, 26 février 2013 (http://azzedine-gm.blog4ever.com/blog/lire-article-501249-9782597-2030___l_asie_sera_l__den_des_classes_moyennes.html).

 



28/02/2013
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