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Algérie : les mythes comme fondement des pratiques sociales

Azzedine G. Mansour - 7 août 2012

 

Chaque peuple fonde ses pratiques sociales sur des mythes, des légendes et des superstitions que la tradition orale perpétue d’une génération à l’autre. Les Algériens ne dérogent pas à cette règle. Bien mieux, toute leur personnalité semble être « façonnée à partir d’un mélange de réel et d’imaginaire, de mythes et de légendes, d’histoires fictives et réelles. » L’article ci-dessous, paru dans El Watan (édition du 4 août 2012), aborde cet aspect de nos croyances… Très instructif !

 

Légendes, croyances et mythes

L’Algérien est-il superstitieux ?

Amel Blidi | El Watan | le 04.08.12 | 10h00

//www.elwatan.com/actualite/l-algerien-est-il-superstitieux-04-08-2012-180805_109.php

 

Dès la tombée de la nuit, certaines mères de famille se pressent de faire rentrer leurs enfants afin d’éviter que le « diable » ne s’empare d’eux. La personnalité des Algériens a été façonnée à partir d’un mélange de réel et d’imaginaire, de mythes et de légendes, d’histoires fictives et réelles. Parfois, la métaphysique cède la place à l’absurde.

 

 


Comme cette anecdote rapportée par le journal sportif Le Buteur selon laquelle un attaquant de l’équipe nationale de football espoirs, Mohamed Chalali, aurait accusé l’équipe marocaine de sorcellerie.

 

« Le joueur était, selon le journal, convaincu qu’un grigri marocain avait été mis dans son sac, car il a été victime d’un claquage aux adducteurs dès les premières minutes du match. »

 

Vieilles Kabyles vs islamistes


Les superstitions et les croyances populaires, qui ne suscitent souvent qu’un haussement d’épaules des intellectuels et modernistes, sont pourchassées par les islamistes.

 

Dans la région de Melbou, ville balnéaire de petite Kabylie, les légendes se heurtent à la religion. A l’entrée de la grotte Yemma Melbou, des odeurs d’encens, des cendres et des offrandes de sel rappellent que les villageois viennent prier Melbou pour qu’elle exauce leurs vœux. Le fait est que le village porte le nom d’une belle d’Andalousie ayant échoué sur les rives d’Aït Segoual, qui disposait d’un savoir que les villageois ne connaissaient pas. Ils se sont alors mis à croire à ses pouvoirs surnaturels.

 

Des femmes restaient des heures dans la grotte de Melbou à attendre que l’une des stalagmites délivre une goutte d’eau qui leur assurerait, selon la croyance populaire, la fertilité. Maintenant que l’illettrisme a pratiquement disparu, les visites à la grotte de Melbou se font plus rares. Seules quelques rares vieilles du village font encore des waâdas en son honneur. Des manifestations auxquelles s’opposent fermement les religieux du village assimilant ces pratiques au shirk. Il se raconte aussi qu’en mai 1945, les villageois rassemblés sur la plage de Melbou par les troupes françaises auraient été sauvés par l’apparition d’une vieille femme sur les rochers. Depuis ce jour, l’histoire de Takhalouit El Marsa (la vieille femme du port) se transmet de génération en génération. Des femmes y allument des cierges pour implorer sa protection. Mais la pratique se perd, car plusieurs voix se sont élevées contre des pratiques irrationnelles et n’ayant aucune valeur.

 

La version la plus probable, dit-on, mais beaucoup moins romantique, est que les soldats français ont reçu des appels radio pour relâcher les personnes interpellées. Les croyances les plus persistantes sont généralement liées à la culture soufie. Le fait est que chaque village possède son saint marabout : Sidi Abderrahmane protège La Casbah d’Alger, Sidi Boumediene préserve Tlemcen, Sidi El Houari est le saint patron d’Oran, Mokhtar Sidi Kada garde Mascara, tandis que Sidi Hmeïda protège Annaba et que Sidi Maâmmar, Djedi Menguelat ou Yemma Gouraya veillent sur la Kabylie. Leur pierre tombale est mythifiée. On y revient pour faire des vœux, pour marier une jeune fille, demander secours en cas de détresse ou de maladie. « L’on raconte qu’un cheikh avait dit une prière pour ma famille. Les filles de ma lignée ne devaient jamais manger la langue de mouton ni porter de chaussures rouges. Il avait aussi prédit qu’elles seraient très intelligentes et instruites et de ce point de vue, il avait raison », nous confie Anissa, médecin originaire de Tazmalt. En Kabylie, il est encore des familles qui prénomment leur fils Akli (l’esclave) ou Larbi (l’arabe) pour leur éviter le mauvais œil.

 

Au rythme du bendir…


Dans certaines régions du Sud, on se laisse porter par les parfums de l’encens et les rythmes du bendir. A Beni Abbès, près de Béchar, l’on danse encore, jusqu’à atteindre la transe, pour expier la douleur.

 

A l’occasion du Mawlid Ennabaoui, les hommes habillés de blanc donnent des coups de baroud pour chasser les mauvaises pensées et les esprits malins. « Le peuple n’invente rien, tout est lié à la culture soufie. Bien sûr, l’imaginaire populaire tend quelquefois à exagérer les choses ou à enjoliver les événements ou les personnages des Awilya. Mais elles tiennent généralement leurs racines de la religion populaire », explique Said Djabelkhir, chercheur, spécialiste en soufisme.

 

D’autres considèrent que même si la religion a pu nourrir ou inspirer certains comportements, il ne faudrait pas les confondre. « La superstition est, le plus souvent, forgée par les croyances populaires avec quelquefois un rituel au contraire de la religion qui parle de foi et de dogme », souligne l’ethnologue malien Alfred Kalamby. La superstition reste un témoin des épreuves qu’a traversées le pays, de ses traditions séculaires et de l’imaginaire populaire.  Les coutumes antéislamiques et les rituels anciens avaient jusque-là parfaitement cohabité avec l’islam, dans un entrelacement du sacré et du profane.

 

Elles se font plus tenaces lorsque des espoirs ou des craintes se manifestent.  Qu’en reste-t-il dans l’Algérie du XXIe siècle ? Dans les mariages, les proches de la mariée dissimulent son henné, de peur qu’on lui jette un sort et l’on veille à ce qu’elle porte un petit garçon sur ses genoux ou à ce qu’un enfant de sexe masculin lui ferme sa ceinture pour qu’elle donne un héritier à la famille.

 

Certains égorgent encore des coqs pour fêter l’achat d’une voiture ou l’acquisition d’une maison. Et l’on attribue toujours le célibat à des causes métaphysiques (mauvais sort, manque de chance…). S’il est un fait accompli qu’un bon nombre d’Algériens préfèrent consulter un « taleb » ou un imam plutôt que d’aller vers un psychothérapeute, il est plus surprenant de constater que les psys eux-mêmes ont recours à ces pratiques. « Certains psychothérapeutes ne savent plus à quel saint se vouer et sont complètement démunis, impuissants et se replient sur des positions de moralistes, prêchant la bonne parole en se référant au religieux et à la morale dominante ou en pratiquant carrément la rokia », écrit Chérifa Bouatta, professeur, dans la revue Psychologie, en soulignant que « ces difficultés et les dérives qu’elles peuvent entraîner (et elles peuvent être nombreuses) sont dues au fait qu’une licence en psychologie ne donne pas les compétences pour s’ériger en psychothérapeute ».

 

500 000 superstitions recensées


Du reste, ces comportements sont universels : pas moins de 500 000 superstitions différentes dans le monde auraient été recensées.

 

Par le biais de la langue de Molière, certaines superstitions d’essence chrétienne nous sont parvenues. Le fait de toucher du bois est lié à la croix de Jésus tout comme le fait de croiser les doigts ou le nombre treize en référence au nombre de convives de la Cène et aux conséquences néfastes de ce repas.  D’autres superstitions ont des origines assez étonnantes. Comme celle préconisant de ne pas ouvrir un parapluie à l’intérieur d’une maison (auquel cas les filles ne se marieront jamais, diront nos grands-mères). Elle remonterait à l’invention des premiers parapluies mécaniques à Londres. Le mécanisme d’ouverture étant sec et rapide, il était recommandé de ne pas en ouvrir dans une petite pièce.

 

Les boutefeux de la charia crieront au kofr, les intellectuels en riront, mais les superstitions sont en nous, faisant partie intégrante de notre patrimoine culturel.



07/08/2012
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