Libres Expressions

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Aqua-villes : « un nouvel art de rives »

Azzedine G. Mansour – 17 décembre 2011

 

Depuis quelques années, le thème des rapports qu’entretiennent les villes avec l’eau sont au cœur des préoccupations des acteurs en matière d’architecture et d’urbanisme. Partout dans le monde, on assiste à un regain particulièrement accentué pour les aménagements riverains. Partout également, on tente d’intégrer la nature – et, par extension, l’élément aquatique – aux conceptions architecturales et urbaines. Dans certaines régions du globe, on ose même aller au-delà des berges et défier mers et océans comme ce fut le cas avec les projets d’îles artificielles réalisés ou en cours de réalisation aussi bien en Russie (Federation Island sur la mer Noire) que dans les petits Émirats du Golfe arabo-persique (Burj al-Arab, Dubaï Waterfront, The Universe, The World, Palm Islands à Dubaï, The Pearl non loin de Doha au Qatar, etc.). D’ailleurs, sur ce chapitre en particulier, de vastes projets d’urbanisme, aujourd’hui en pleine gestation sur les planches à dessin de nombreuses agences d’architecture, promettent à l’homme de demain une vie des plus harmonieuses avec ces vastes étendues d’eau. Des îles flottantes aux cités sous-marines, en passant par les musées aquatiques, etc., les propositions ne manquent pas et les possibilités sont illimitées [1]. Car, dans l’esprit de l’homme, ces vastes étendues d’eau, qui constituent « le berceau de la vie », ne sont plus réduites à « l’imminence d’un danger », comme l’écrivait l’architecte Jacques Rougerie de l’Académie française des Beaux-Arts, mais sont plutôt perçues comme « un formidable réservoir de solutions pour l’avenir » et le lieu par excellence où « naîtra le destin des futures civilisations ». Nourris d’une telle perception, ces projets laissent penser que l’homme est déjà en train de « réapprendre à tisser des liens avec ces milieux originels et les réinscrire au cœur de ses préoccupations » [2].

 

Mais, au-delà de ces nombreux projets qui sont encore au stade d’esquisses et relèvent, dans l’immédiat, beaucoup plus de l’utopie que de la réalité, la question même de la réappropriation des surfaces aquatiques par la ville fait bien son chemin. Elle se situe aujourd’hui au cœur des débats entourant la nécessité d’assurer une communion de l’architecture, de l’urbanisme et de l’écologie dans le but de produire des espaces plus agréables à vivre et de tenter de reproduire « la citta ideale de la Renaissance, (ce) modèle culturel forgé, comme disait l’architecte Thierry Melot [3], patiemment en 4 000 ans » et qui demeure, en quelque sorte, « le vieux rêve indépassable d’un apogée de l’art urbain » n’ayant absolument rien à voir avec les cités « bricolées » lors de la très décevante aventure des « grands ensembles » des années 1950-1970.

 

Depuis quelques années, de nouvelles expériences alliant ces trois aspects (architecture, urbanisme et écologie) sont tentées un peu partout à travers le monde. Le rejet longtemps constaté des étendues d’eau à la périphérie des villes est désormais remis en question. Si, autrefois, les rapports qu’entretenaient ensemble ces deux entités étaient essentiellement gérés par trois types d’interventions : détournement des cours d’eau, voire leur élimination ou leur artificialisation pour lutter contre les crues ; rejet des activités qui leur étaient liées en dehors des limites urbaines ; aménagement de leurs berges en une série de quais voués très souvent à la circulation mécanique et au stationnement [4], aujourd’hui, en revanche, les choses ont radicalement changé. On assiste de plus en plus à une prise de conscience qui reconnait désormais leur utilité et leur importance... Dans l’imaginaire collectif, ces derniers cessent d’être perçus comme des éléments générateurs de contraintes (des obstacles physiques à franchir, des sources de crues à surveiller continuellement et des champs d'inondation contre lesquels il faudrait lutter à l’occasion, etc.) et recouvrent la place qu’ils occupaient naguère dans la fondation des villes. Ils redeviennent, en d’autres termes, des éléments naturels qui recèlent d’énormes potentialités pour la vie urbaine.

 

Aujourd’hui, de nombreux aménagements visant leur réintégration à la trame des villes et leur revalorisation en tant qu’espaces visuels et d'agrément se multiplient. En France, à titre d’exemple, grâce à une multitude d’interventions urbaines sur son territoire [5], Lille a su se réapproprier la Deûle dont l’aménagement des berges n’a cessé de susciter des débats contradictoires depuis la fin du XIXe siècle [6]. Bordeaux, avec une volonté politique d’urbanisation de sa rive droite qui s’est traduite par divers aménagements (Centre d’architecture Arc en rêve, Parc des sports, Place de la Bourse, Prairie des Girondins, Quais des Chartrons et de Bacalan, etc.), a pu franchir de façon élégante la Garonne à laquelle elle a pourtant longtemps tourné le dos. Marseille, qui a connu un renouveau matérialisé par d’importants travaux d’urbanisme, notamment dans le cadre du projet Euroméditerranée, entre la gare Saint-Charles, la Belle de Mai et les Docks de Marseille, a su profiter de sa façade maritime méditerranéenne si bien qu’elle est devenue aujourd’hui une cité largement ouverte sur la mer. Il en est de même pour Nantes et Strasbourg. Avec son projet d’île de Nantes qui fait l’objet d’une vaste opération de rénovation urbaine s’étalant jusqu’en 2023, la première a rendu ses quartiers plus attractifs et fait désormais l’envie de tous les acteurs de la ville. La seconde, quant à elle, par le biais d’un vaste projet d'aménagement développé le long de l'axe Strasbourg-Kehl, a traversé le Rhin avec succès pour former une ville à deux rives dotée d’un patrimoine architecturale remarquable. Que dire sinon de Lyon qui est en train de connaître, « sur les bords de Saône, un nouvel art de rives » se traduisant par un vaste programme de rénovation (projet de Lyon Confluence) et de nombreux aménagements (guinguettes, belvédères, plages, passerelles, etc.) le long de ses rives.

 

En Espagne, ce vent de revalorisation urbaine des étendues aquatiques souffle avec autant de vigueur. Après avoir détourné la Turia et longtemps asséché son lit, Valence découvrit l’importance de renouer avec cet élément vital qu’est l’eau. Prenant l’exemple de Barcelone, elle entreprit de grands travaux architecturaux et urbains, et réalisa une imposante Cité des sciences et des arts dont les bâtiments sont ponctués par de nombreux bassins destinés à faire rejaillir l’eau en son sein. Bilbao, en plein Pays Basque, s’est lancée, elle aussi, dans la reconquête de la Ria del Nervion qui la traverse avant d’aller se jeter dans l’Atlantique. Avec la réalisation de son Musée Guggenheim à proximité du pont Principes de España qui la relie au reste du pays, elle est parvenue à faire de son cours d’eau un élément urbain intégrateur. Il en est de même pour Madrid qui, suite à des interventions urbaines de grande envergure (enterrement de l’autoroute ; aménagement de 8 km de jardins entre les parcs du Pardo et du Jarama ; plantation de 33 000 arbres ; réalisation de 32 ponts et passerelles ; etc.), s’est réconciliée de façon majestueuse avec son rio Manzanares jusque-là très modeste.

 

Bilbao, Pays Basque, Espagne.

Source : http://trialx.com/curetalk/wp-content/blogs.dir/7/files/2011/05/cities/Bilbao-2.jpg

 

Enfin, ce « mouvement » qui tend, d’une expérience à l’autre, à réintégrer l’élément aquatique à la ville et le replacer au cœur de la vie urbaine ne cesse d’alimenter les débats. Les plus récents en date ont eu lieu à Lyon, le 15 décembre dernier, dans le cadre d’une conférence internationale. Rassemblant divers acteurs impliqués dans les milieux urbains (architectes, urbanistes, paysagistes, collectivités, etc.), cette conférence, qui constitue la dernière étape d’une série de rencontres inaugurées par l’architecte Dominique Perrault lors de la Biennale de Venise 2010 et organisées par la Cité de l’architecture [7], vient souligner l’urgence d’une réflexion commune sur la ville dans ses rapports à l’eau. Le quotidien français Le Monde en a longuement parlé dans l’un de ses cahiers du 14 décembre 2011. [Cliquez ICI pour feuilleter ce dossier].

 

Notes

 

[1] Un reportage photographique sur ce type de projets a été publié par Hervé Bonnot et David Marquette (Light Mediation) dans VSD, № 1717, du 21 au 27 juillet 2010, pp.70-73. [Cliquez ICI et pour accéder aux deux parties de ce reportage].

[2] Jacques Rougerie, « De l’océan naîtra le destin des futures civilisations », in : Science & Avenir : Qu’est-ce que l’homme. 100 scientifiques répondent, Hors-série, № 169, janvier/février 2012, p. 101. [Cliquez ICI pour lire cet article].

[3] Thierry Melot, « La ville est-elle le lieu d’un épanouissement soutenable ? », in : Science & Avenir : Qu’est-ce que l’homme. 100 scientifiques répondent, Hors-série, № 169, janvier/février 2012, p. 99. [Cliquez ICI pour lire cet article].

[4] Pelletier Jean, « Sur les relations de la ville et des cours d'eau », in : Revue de géographie de Lyon. Vol. 65, № 4, 1990. pp. 233-239. Cet article est disponible sur INternet à l'adresse : [http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_0035-113X_1990_num_65_4_5741].

[5] On pense aux aménagements entrepris depuis 2004 sur les Rives de la Haute Deûle, entre Lomme et le quartier des Bois Blancs. Couvrant une superficie de 100 ha, ces aménagements urbains sont organisés autour de la création d’un centre d’activités consacrées aux nouvelles technologies de l'information et de la communication (Euratechnologies) et d’un parc urbain.

[6] Pour avoir une idée des rapports conflictuels qu’entretenait la ville de Lille avec la Deûle dans le passé, lire entre autres : Léonard Bourlet, Aménagement, paysage urbain et perception de l’eau. La Deûle à Lille (1858-1921), thèse de Master, École nationale des chartes, Paris, 2010 (disponible en ligne à l’adresse suivantes : http://theses.enc.sorbonne.fr/2010/bourlet.

[7] Après avoir exploré la question des vides urbains (Paris), du logement (Bordeaux), de la mobilité (Nantes) et de la nature (Marseille), cette série de rencontres sera clôturée à Paris en février 2012 sur le thème de la transformation. Le contenu de toutes ces rencontres, parrainées par l’Institut français d’architecture, peut être consulté sur Internet. On y peut même réécouter les interventions : http://www.citechaillot.fr/auditorium/les_rendez-vous_metropolis.php?id=532.

 

Mots-clés : ville, urbanisme, architecture, eau, cours d’eau, océan, écologie, projets, revalorisation, aménagement…

 

Pour citer cet article :

 

Azzedine G. Mansour, « Aqua-villes : ‘un nouvel art de rives’ », in : Libres Expressions, 17 décembre 2011 (http://azzedine-gm.blog4ever.com/blog/articles-cat-501249-551606-architecture___urbanisme.html).




18/12/2011
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