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La tragédie de Tibéhirine. Qui dit vrai ?

Azzedine G. Mansour – 20 septembre 2011

 

Quinze ans après les faits, la tragédie des sept moines trappistes de Tibéhirine, enlevés et assassinés en 1996 en Algérie, demeure un crime insaisissable dont les circonstances non encore élucidées ne cessent de défrayer la chronique. La version officielle laisse entendre qu’ils auraient été tués par les islamistes du GIA (Groupes islamiques armés) [1]. Toutefois, bien que ces derniers l’aient toujours revendiqué – notamment dans un communiqué datant du 21 mai 1996 –, certains continuent à imputer leurs décès à une bavure de l’armée algérienne ou cherchent à impliquer directement ses services de renseignement. Chacune de ces trois thèses, dont deux sont diamétralement opposées, fournit des preuves si peu convaincantes qu’il n’est pour l'instant pas permis de se faire une opinion tranchée sur ce qui s'est réellement passé…

 

Les moines de Tibéhirine en Algérie

Source : AFP & L’Express, № 3093, 13 au 19 octobre 2010, p. 96.

 

Le dossier n’est donc pas clos ! Et, depuis la sortie en 2010 du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux [2], le débat est relancé de nouveau sur les circonstances entourant cet horrible assassinat. Si les grandes lignes de cette tragédie sont désormais connues, la vérité en revanche sur ce qui s’est réellement produit reste encore à trouver. Ainsi, des enquêtes et des contre-enquêtes se succèdent et ne cessent d’alimenter une polémique qui n’en finit plus. Dans son édition du 13 au 19 octobre 2010, l’Express (№ 3093, pp. 82-96) en a profité pour rappeler cette tragédie et l’héritage spirituel de ses victimes (lire « Document I (A et B) »). Il en fut de même pour Valeurs Actuelles (№ 3852, pp. 40-42) qui publia également un article sur ce crime dans sa livraison du 23 au 29 septembre 2010 (lire « Document II »), article dans lequel son auteur trouve anormal que la France continue toujours son enquête qui n’aboutit à rien et que l’Algérie n’offre pas non plus une version claire et sans équivoque des faits…

 

Outre des articles très superficiels publiés par-ci par-là à l’occasion, des enquêtes plus poussée et plus consistantes ne manquent pas. La dernière en date est celle que Marianne (№ 752, pp. 58-59) vient de faire paraitre dans son édition du 17 au 21 septembre 2011. Menée par le journaliste algérien, Malik Aït Aoudia, réalisateur avec Séverine Labat [3] du film : Algérie 1998-2003 – Autopsie d’une tragédie (2003), cette enquête, intitulée « Vérités et mensonges sur le meurtre des moines de Tibéhirine », rappelle les faits et incrimine, preuves et témoignages à l’appui, les GIA. Elle réfute point par point la thèse qui tente de blanchir les islamistes de leurs crimes en impliquant les services algériens (lire « Document III »). 

 

Parmi les tenants de cette thèse, il y a le journaliste Jean-Baptiste Rivoire [4] qui soutient que les GIA ont, depuis 1994, été directement guidés par le Département de renseignement et de sécurité (DRS, l'ex-Sécurité militaire). Dans son ouvrage, Le crime de Tibéhirine. Révélations sur les responsables (Paris : La Découverte, Coll. : Cahiers libres, 2011, 336 p.), et dont une version documentaire vient d’être diffusée sur Canal+ (19 septembre 2011), il rouvre le dossier et reprend cette thèse en apportant de nouveaux témoignages, tous à charge contre le régime algérien. Fondée sur les affirmations de quatre témoins clés, dont un seul possède cependant une identité et parle à visage découvert, cette nouvelle enquête prétend que les moines, dont on a retrouvé uniquement les têtes mais jamais les corps, auraient été enlevés par de « faux » islamistes agissant supposément pour le compte de la DRS. Irrités par les soins que ces religieux prodiguaient aux « vrais » terroristes des GIA, celle-ci aurait en effet ordonné leur exécution qui aurait eu lieu à Blida. Leurs têtes décapités sont retrouvés le 30 mai 1996 non loin de Médéa.

 

Dans sa livraison du 19 septembre 2011, Le Monde a commenté ces nouvelles révélations. Dans un article, intitulé : « "Le Crime de Tibéhirine. Révélations sur les responsables", de Jean-Baptiste Rivoire : l'enquête impossible », Isabelle Mandraud relève certaines contradictions dans les témoignages présentés, notamment sur le parcours des moines durant leur capture. Selon elle, « les éléments apportés par Jean-Baptiste Rivoire s'avèrent impossibles à recouper, comme il en convient lui-même. Dès lors, les "témoignages" produits se révèlent fragiles, et incitent à la prudence quant à la thèse développée, dans un dossier où les manipulations en tout genre sont légion. »

 

Dans un autre livre, intitulé : « En quête de vérité. Le martyre des moines de Tibéhirine » (Paris : Calmann-Lévy, Coll. : Documents, Actualités, Société, 2011, 352 p.), l’écrivain et philosophe René Guitton [5] ouvre une troisième piste qui tente de démolir tous les arguments avancés jusque-là par les autres thèses : meurtre commis par les Groupes islamiques armés, manipulation des services secrets algériens ou bavure de l’armée algérienne. Revenant sur les circonstances telles que relatées du crime et sur les éléments de l’enquête menées alors par les autorités françaises, il épluche l’analyse des photos des crânes effectuée par les médecins légistes et tire des conclusions qui écartent complètement la théorie de la bavure de l’armée algérienne. Selon lui, les croquis réalisés à partir des photos des têtes des sept moines révèlent en effet que les traumatismes ne pouvaient avoir été provoqués par une arme blanche. Des points d’entrée relevés sur ces derniers laissent supposer qu’ils étaient abattus sommairement par balles. Un article résumant cette enquête fut publié dans l’édition du 17 au 23 mars 2011 de Paris Match (№ 3226, pp.51-54) (lire « Document IV »). Dans sa conclusion, on peut lire ceci : « (les) clichés, (montrent…) que chaque tête ne porte à priori qu’un seul impact de balle. (…)  Le tir semble dirigé de manière quasi systématique, plutôt du haut vers le bas, tiré plutôt du côté gauche avec sortie du côté droit des faces. Ce qui pourrait accréditer l’hypothèse des moines assis au sol, ou agenouillés, exécutés chacun d’une balle tirée par des hommes debout. » 

 

Dans un autre article, publié dans Le Monde (29 septembre 2010, p. 8), cette thèse de « bavure », avancée par un ancien attaché militaire en poste, au moment du drame, à l’ambassade de France à Alger, est également démentie. On y apprend, en effet, que le témoignage apporté par un haut responsable des renseignements français, le général Philippe Randot, lors de sa comparution sur la question devant le juge antiterroriste Marc Trévidic, conforte totalement la version officielle des autorités algériennes. « Tout a été fait », affirmait-il, pour sauver les moines… (Lire « Document V »).

 

Enfin, l’État français semble croire volontiers cette version. L'instruction judiciaire, ouverte à Paris en 2004 et confiée au juge Marc Trévidic, n'est pour l'instant pas parvenue à reconstituer les faits tels qu’ils auraient pu avoir lieu. Cependant, un doute raisonnable semble entourer encore cette affaire. Autrement, l’enquête aurait été close depuis très longtemps déjà et le juge n’aurait pas exigé une levée du secret-défense sur des documents qui somnolent toujours dans les coffres des ministères français de la défense et de l’intérieur. Dans un article paru dans son édition du 28 octobre au 3 novembre 2010, Paris Match (№ 3206, pp. 70-73) revient sur cette question de « déclassification » et anticipe sur les nouveaux développements qui pourraient donner à cette affaire une toute nouvelle tournure (lire « Document VI »).

 

Notes

 

[1] Les Groupes islamiques armés (GIA) (en arabe : al-Jama'ah al-Islamiyah al-Musallaha) constituait une organisation armée non centralisée (une sorte de nébuleuse) regroupant des islamistes radicaux qui cherchaient à s’emparer du pouvoir par la violence et la terreur en Algérie. Elle fut fondée au lendemain des élections législatives avortées qui consacraient une nette victoire au parti religieux, le Front islamique du salut (FIS). Ces groupes, qui comptaient parmi ses effectifs d'anciens volontaires algériens formés à la guérilla dans les maquis d'Afghanistan et de Bosnie-Herzégovine, étaient subdivisés en plusieurs unités ou phalanges dont une, « Katibat al-Mawt » (littéralement : « phalange de la mort »), fut particulièrement violente à l’échelle nationale. Ils ont à leur actif plusieurs actions meurtrières en Algérie et en France. Ils sont responsables également de plusieurs massacres collectifs dans les villages du pays. Pour plus de détails sur cette organisation, consulter : Azzedine G. Mansour, « The Algerian Armed Islamic Groups: Ideology, Leaders and Membership », in : EMMENA - Encyclopaedia of the Modern Middle East and North-Africa, 2nd Edition, Macmillan Editor, New York, 2004.

[2] Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois a connu un succès inattendu. Il a attiré trois millions de spectateurs et reçu le Grand Prix du jury à Cannes en 2010 et trois Césars en 2011 (Meilleur film, meilleure photo et meilleur second rôle masculin). S’inspirant librement de la vie de ces moines cisterciens, ce film raconte l’humilité et le dévouement d’un petit groupe de croyants (ils étaient huit dans un monastère) à l’égard d’une population locale prise en otage dans une guerre sanglante qui opposait, durant toute une décennie, islamistes armés et forces de sécurité. Malgré les menaces grandissantes qui les entouraient, ils ont décliné la protection que leur offrait l’armée algérienne et se sont obstinés à demeurer sur place jusqu’à leur enlèvement par un groupe armé dans la nuit du 26 au 27 mars 1996.

[3] Politologue et chercheur au CNRS, Séverine Labat a publié Les islamistes algériens (Paris : Seuil, Coll. : L’épreuve des faits, 1995, 343 p.) et réalisé, en collaboration avec Malik Aït Aoudia, le documentaire : Algérie 1998-2003 – Autopsie d’une tragédie (Paris : Compagnie des Phares & Balises, 2005, 150 mn). 

[4] Jean-Baptiste Rivoire est journaliste à Canal+. Il a réalisé de nombreux documentaires sur l’Algérie parmi lesquels on peut retenir : « Benthala, autopsie d'un massacre » (1999), « Algérie : la grande manipulation » (2000), et « Attentats de Paris, enquête sur les commanditaires » (2002). En 2005, il a publié, en collaboration avec Lounis Aggoun, Françalgérie, crimes et mensonges d'États. Histoire secrète, de la guerre d'indépendance à la « troisième guerre » d'Algérie (Paris : La Découverte, Coll. : La Découverte/Poche, 2005, 683 p.), qui traite de la situation désastreuse de l’Algérie et les intérêts menacés de la France.

[5] Écrivain et philosophe, René Guitton œuvre depuis de nombreuses années pour un dialogue philosophique, culturel et religieux entre l'Orient et l'Occident. Membre du réseau mondial d'experts de l'Alliance des Civilisations des Nations unies, il a  son actif de nombreux ouvrages dont deux consacrés aux moines de Tibéhirine. Outre son livre : « En quête de vérité. Le martyre des moines de Tibéhirine » (Paris : Calmann-Lévy, Coll. : Documents, Actualités, Société, 2011, 352 p.), cité dans le présent article, il a publié « Si nous nous taisons… : Le martyre des moines de Tibéhirine » (Paris : Calmann Lévy, 2001, 2ème éd. : Pocket, coll. : Évolution, 2009, 277 p.) dans lequel il tente de dénouer les fils de cet imbroglio tragique à l’aide des témoignages des familles des victimes, des plus hautes autorités religieuses, chrétiennes et musulmanes, d'hommes politiques, des services secrets et de témoins anonymes…

 

Documents auxquels renvoie cet article

 

Document I –  Collectif, « Des hommes et des dieux. Du film au phénomène », in : L’Express, № 3093, 13 au 19 octobre 2010, pp. 82-96. [Cliquer ICI puis pour accéder aux deux parties de ce document].

Document II – Frédéric Pons, « Vérités sur Tibéhirine », in : Valeurs Actuelles, № 3852, 23 au 29 septembre 2010, pp. 40-42. [Cliquer ICI pour accéder aà ce document].

Document III – Malik Aït Aoudia, « Vérités et mensonges sur le meurtre des moines de Tibéhirine », in : Marianne, № 752, 17 au 21 septembre 2011, pp. 58-59. [Cliquer ICI pour accéder à ce document].

Document IV – Pauline Delassus, « Moines de Tibéhirine. Le secret de leur mort est enfoui dans les tombes », in : Paris Match, № 3226, 17 au 23 mars 2011, pp.51-54. [Cliquer ICI pour accéder à ce document].

Document V – Isabelle Mandraud, « ‘’Tout a été tenté…’’ pour sauver les moines de Tibéhirine, selon le général Randot », in : Le Monde, 29 septembre 2010, p. 8. [Cliquer ICI pour accéder à ce document].

Document VI – Frédéric Helbert, « Moines de Tibéhirine. Enfin, un juge exige la vérité », in : Paris Match, № 3206, 28 octobre au 3 novembre 2010, pp. 70-73. [Cliquer ICI pour accéder à ce document].

 

Mots-clés : Algérie, moines, Tibéhirine, GIA, DRS, assassinat, enlèvement,…

 

Pour citer cet article :

 

Azzedine G. Mansour, « La tragédie de Tibéhirine. Qui dit vrai ? », in : Libres Expressions, 20 septembre 2011 [http://azzedine-gm.blog4ever.com/blog/articles-cat-501249-553981-actualites.html].



23/09/2011
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