Libres Expressions

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Medinet Mâdi

Un temple du Moyen Empire reconstitué.

Azzedine G. Mansour – 10 mai 2012

 

C’est en mai 2011 que les ruines de Medinet Mâdi (et plus précisément, Madinat al-Mâdi, en arabe classique, qui signifie littéralement : « la cité du passé ») [1] furent officiellement ouvertes aux touristes. Située en plein désert libyque, à la pointe sud-ouest de l’oasis du Fayoum (al-Fayyûm), cette cité dont la fondation remonte au Moyen Empire égyptien (2060-1785 av. J.-C.) fut très florissante jusqu’au début de la domination romaine de l’Afrique du Nord (IIIe et IVe siècles de l’ère chrétienne). Ses ruines constituent aujourd’hui le site archéologique le plus important de la région.

 

Localisation de Medinet Mâdi dans l’oasis du Fayoum

 

L’histoire de cette cité ancienne, qui est demeurée quasi oubliée jusqu’à la fin des années 1970, est intimement liée à la fondation d’un village, appelé « Dja », entreprise sous le règne du pharaon Amenemhat III (1843-1797 av. J.-C.) à l’occasion d’une vaste campagne de revalorisation des terres agricoles que ce dernier lança autour du lac Karoun.  

 

Faut-il rappeler ici qu’Amenemhat (ou Aménémès) III (imn-mHAT qui veut dire : « Amon est en avant » ou « en tête »), dénommé également Lamarês ou Lampares par le Grand Prêtre d'Héliopolis, Manéthon (IIIe siècle av. J.-C.), est le sixième souverain de la XIIe dynastie qui régna sur l’Égypte pendant plus de deux siècles (1991-1783 av. J.-C.). Fils de Sésostris III avec lequel il partagea le trône durant deux décennies environ, il hérita d’un pays prospère et bien organisé qui entretenait d’intenses relations commerciales avec la Grèce et la côte phénicienne, particulièrement avec les cités-États de Byblos, Tyr et Ougarit. Grâce à ces liens, l’Égypte connut une croissance économique sans précédent qui attira une abondante main-d’œuvre étrangère, composée d’artisans, d’ouvriers, de soldats et de paysans, venue s’installer sur le Delta du Nil à la recherche de conditions de vie meilleures. Cette croissance encouragea le pharaon Amenemhat III à poursuivre une politique visant à accroître la puissance de son gouvernement central et renflouer les coffres de son État en limitant les privilèges accordés jusque-là à la noblesse et aux classes sociales supérieures en matière de propriété privée. Il lança alors des opérations d’exploitation et de revalorisation des terres cultivables à l’échelle de l’ensemble de son empire. La région du Fayoum, où sa dynastie [2] s’est installée au début de son règne, en bénéficia tout particulièrement. Il y ordonna le creusage du lac Mœris (aujourd’hui lac Karoun) qui permit la fertilisation de vastes étendues de terres tout autour. On estime qu’une superficie de plus de 620 km2 de nouvelles terres aurait été ainsi récupérée.

 

Parallèlement à cette initiative destinée au secteur agricole, il ouvrit plusieurs mines et carrières qu’il fit exploiter de façon intensive : du granit à Assouan ; de l’or, du granit et de la grauwacke, appelée également « Pierre de Bekhen » à Ouâdi Hammamât dans la région de Thèbes ; du cuivre et de la turquoise au Sinaï ; de la diorite et de l’or en Nubie.  Il lança également de nombreux chantiers de construction dont les plus importants concernent la réalisation de deux complexes funéraires qui ne furent complètement achevés que sous le règne de son fils et successeur Amenemhat IV (1797-1787 av. J.-C.). Le premier de ces deux complexes fut érigé à Dahshur au sud-ouest de Memphis, à presque 10 km au sud de Saqqarah. Il comporte une pyramide qui, aux dires des égyptologues, aurait servi uniquement aux sépultures de deux des reines d’Amenemhat III. Le second ensemble, quant à lui, fut construit à El-Hawara au sud-est de Medinet al-Fayoum (Crocodilopolis), à proximité d'un des canaux qui relient le Nil au lac Karoun. Considéré comme le plus grand chef-d’œuvre architectural jamais réalisé pendant le Moyen Empire, il est constitué d’une pyramide et d’un temple funéraire entourés d’une enceinte rectangulaire de 385 mètres de long sur 158 mètres de large. Il comportait également une chaussée, qui reliait ces derniers à un temple d’accueil situé plus bas, et une petite « chapelle » adossée à la face Nord de la pyramide. Le temple funéraire a attiré l’attention de nombreux auteurs grecs, notamment Hérodote et Strabon, qui le décrivirent comme un labyrinthe en raison de son dédale de couloirs et de chambres.

 

Outre ces deux principales réalisations, les égyptologues attribuent à Amenemhat III d’autres constructions non moins importantes : des colosses de plus de 12 mètres de haut à Biahmou, dans l’oasis du Fayoum, et de nombreux temples et sanctuaires à l’échelle du pays tout entier. À Memphis (à l’entrée du delta du Nil), il élargit l'ancien temple de Ptah (dieu créateur du cosmos et protecteur des artistes et des artisans). À Abydos (70 km au nord-ouest de Thèbes), cité vouée au culte du dieu Osiris, on lui attribue l’érection et l’entretien d’un des dix temples que cette région a connu depuis la première jusqu'à la XXVIe dynastie. À Bubastis (dans le delta et à environ 80 km au nord-est du Caire), il fit construire un complexe palatial que les égyptologues ont longtemps hésité à identifier comme un temple dédié à la déesse Bastet aux traits félins (tête de chat) qui incarne la féminité (déesse de la musique, de la joie et de la maternité). À Shedyt (Crocodilopolis), dans le Fayoum, il fit ériger le temple de Sobek, dieu-crocodile de la fertilité et des eaux, vénéré sous sa forme purement animale ou représenté sous l'aspect d'un être humain surmonté d'une tête de crocodile couronnée, qui devint dieu national des Égyptiens sous les règnes des XIIe, XIIIe et XVIIe dynasties.

 

 

Le temple double d’Amenemhat III

 

Dans le village de Dja, où un noyau d’habitat s’est constitué dès le lancement des opérations de revalorisation des terres, Amenemhat III ordonna la construction d’un temple double à trois cellae, précédées d’un vestibule à deux énormes colonnes, érigé avec des blocs de calcaire et consacré simultanément à trois divinités : la déesse-cobra Renenoutet [3] (divinité protectrice des récoltes ou des moissons), le dieu-crocodile Sobek, patron de toute la région du lac et de sa capitale Shedyt, et le dieu-faucon Horus qui siège également dans cette ville. Ce temple, qui présente l’aspect d’une structure allongée comprenant des bâtiments administratifs, des greniers voûtés et des résidences destinées probablement à l’habitat des prêtres, constitue l’un des rares sanctuaires divins encore debout pouvant fournir, avec la chapelle blanche de Sésostris Ier à Karnak, de précieuses informations sur le savoir-faire architectural et l’art de bâtir des anciens Égyptiens durant le Moyen Empire. Flanqué de chaque côté de statues similaires au sphinx, ce monument dont le plancher est entièrement recouvert de carreaux de pierre calcaire, est érigé en briques de boue et est précédé d’un dromos d’environ 116 mètres de long sur 9 mètres de large qui, à l’instar de l’allée des béliers de Karnak, aligne deux rangs de statues de lions.

 

 

Marquée par deux colonnes, l’entrée du temple se fait par un petit couloir menant à un sanctuaire qui se présente sous la forme d’une salle composée de trois chapelles contiguës, contenant chacune la statue d’une des trois divinités auxquelles il était dédié. Celle du milieu comportait des représentations d’Amenemhat III et Amenemhat IV se tenant debout de chaque côté d’une grande idole illustrant la déesse Renenoutet. L’ensemble est cerné d’une muraille dont seule une portion d’environ 400 mètres de long est aujourd’hui dégagée. Elle aurait été construite dans le but de créer une nette distinction entre deux univers diamétralement opposés : d’une part, un espace sacré représenté par le complexe religieux lui-même et, d’autre part, un territoire profane formé par les habitations des citoyens qui vivaient dans le village à cette époque. Cette distinction se traduit d’ailleurs de façon plus manifeste par un traitement décoratif différencié que les bâtisseurs avaient accordé à l’une des deux faces de cette enceinte : « du côté de la ville, il n’y a aucune peinture, alors que l’autre côté est décoré par des représentations de divinités à l’instar de la déesse des moissons Renenoutet, Hathor et les dieux Sobek et Horus », comme l’expliquait l’inspecteur des lieux, Achour Khamis, dans un article publié, il y a quelques années, dans l’hebdomadaire égyptien Ahram [4].

 

Du village égyptien à la cité ptolémaïque

 

Après une longue période de prospérité, liée à sa vocation agricole et sa position stratégique à titre d’une des plus importantes stations situées sur la route des caravanes commerciales reliant le Soudan à la Syrie dès la haute antiquité, le village fut abandonné vers la fin du Nouvel Empire (1500 à 1000 av. J.-C.). Le temple tomba alors en ruines et l’ensemble fut complètement gagné par les sables. Mais à l’ère ptolémaïque (323-30 av. J.-C.), et plus particulièrement sous les règnes de Ptolémée II Philadelphe (283-246 av. J.-C.) et de ses successeurs, le village renaquit de nouveau et connut un nouvel essor sous le nom grec de « Narmouthis ». Le complexe religieux fut restauré et agrandit. Le périmètre sacré fut étendu en direction du Nord. De nouvelles annexes, telle que la suite de vestibules et de cours qui se succèdent à l’avant, ont été rajoutées. Un nouveau temple, orienté est-ouest, a été érigé en briques de boue crues avec des éléments architectoniques en calcaire derrière la muraille. Celui-ci comprenait une grande salle entourée d’une série de colonnes et une autre, beaucoup plus étroite, dont l’entrée se faisait à l’est. Ces différents espaces incluaient également un chemin de procession, entièrement pavé, qui traversait une sorte de « kiosque » à huit colonnes menant à un portique suivi d’un vestibule transversal. Près de ce nouveau temple, dont la construction remontre probablement aux IIIe-IIe siècles av. J.-C., un cénotaphe (tombeau ne contenant pas de corps) a été élevé sans doute à la mémoire d’Alexandre le Grand.

 

Mis au jour en 1998, lors de deux campagnes consécutives de fouilles menées par une  mission de l’Université de Pise, en collaboration avec l’Institut de Papyrologie de l’Université de Messine, ce sanctuaire était consacré au culte d’un couple de crocodiles, probablement aux « deux frères » (Psosnaus), ou à d’autres couples de cet ordre crocodilien vénérés alors dans l’oasis du Fayoum, tels que Pnepheros, Sokonopis, Soknopaios et Sokebtunis. Érigé en briques crues suivant un module caractéristique de l’époque ptolémaïque ou lagide (36 x 15 x 12 cm), il mesure 16,50 mètres de long sur 12 mètres de large environ. On y accède par une porte monumentale intégrée à même le mur du temenos et encadrée d’un propylone décoré d’une corniche à gorge. Cette entrée majestueuse aboutit à un vestibule qui comporte deux portes à ses extrémités. La première, située au sud, donne accès à un escalier qui mène à la terrasse du temple de 4 mètres de hauteur. La deuxième, celle du nord, conduit à une annexe, une sorte de sacristie, où deux trappes permettent de descendre vers des salles secrètes dont on ignore la fonction. La porte centrale est en pierre. Ornée d’un disque solaire surmonté d’une frise, elle s’ouvre sur le pronaos (vestibule situé devant le temple) et le naos (abritant l’objet de culte). Construite en pierre et surmonté, lui aussi, d’une corniche à gorge décorée de deux disques solaires ailés polychromes, cette salle principale du sanctuaire « se compose d’une forte base carrée supportant un double dispositif, sorte de deux loculi longs de trois mètres ; au tiers de la longueur des deux loculi se trouvent deux arcs : les côtés sont munis de trous avec des coins en bois où pouvaient tourner des rouleaux facilitant l’introduction des brancards portant les corps des deux (divins) crocodiles. » [5]

 

 

Par ailleurs, lors des fouilles menées vers la fin des années 1990, une structure voûtée adossée au côté nord du temple, que les archéologues ont d’abord assimilé à un ergasterion (pressoir à vin), fut dégagée. Elle donne sur une cour reliée par un passage étroit à une autre bâtisse construite à l’opposé. Composée de deux parties, relativement distinctes qu’un muret de pierre enduit d’environ 1,30 m de haut sépare, cette structure s’est révélée être une « nursery » pour des crocodiles destinés à être sacrifiés pour les besoins du culte. Une cavité de 60 cm de profondeur, trouvée dans une partie de ce bâtiment et contenant plus d’une trentaine d’œufs de crocodiles, venait confirmer cette fonction. Un bâtiment similaire fut dégagé également au nord de la porte principale du temple. [6]

 

Outre ces découvertes qui viennent affiner nos connaissances sur les croyances et la vie religieuse des anciens Égyptiens à l'époque hellénistique, d'autres vestiges non moins importants relevant de la vie civile ont aussi été exhumés. En 1967, les travaux de la mission archéologique de l’Institut de papyrologie de l’Université de Milan ont permis, en effet, de mettre au jour, dans le secteur ptolémaïque de la ville, une insula tout entière. Située à l'est du dromos qui mène droit au temple, cette dernière comporte un grand bâtiment qui s'apparente à un édifice public datant du Ier-IIe siècle apr. J.-C.  Érigé à la fois en briques crues et en blocs de calcaire, il mesure 23 m de long sur 13 m de large. Sa partie centrale se présente sous la forme d'une grande salle à colonnes surmontées chacune d’un chapiteau à motifs floraux. Sur ses parois nord, ouest et sud, deux petites niches flanquées de piliers de briques, de petites bases et de chapiteaux sculptés en calcaire, ont été aménagées à environ 1,10 m du sol. Elles encadraient une troisième niche de proportions beaucoup plus imposantes. Les murs aussi bien dans cette salle que dans les autres pièces situées au sud ont reçu un traitement particulier. Ils sont décorés, à leur partie inférieure, de belles dalles de pierre d’environ 60 cm de hauteur, disposées successivement de façon verticale. Outre cette salle, l’édifice compte également d’autres chambres et plusieurs magasins couverts de voûtes en briques. Les différents objets trouvés sur place, dont de nombreux papyrus grecs du IIe au IVe siècle apr. J.-C., et la décoration des lieux laissent supposer qu'aux époques byzantine et copte, il était toujours occupé. [7]

 

L’occupation romaine et le Castrum Narmoutheos

 

Conjuguée au rôle essentiel que jouait cette cité au carrefour des pistes commerciales quadrillant alors le désert, la réalisation de ce nouveau temple a rehaussé davantage son importance dans la région si bien qu’au début de l’occupation romaine, elle devint une ville florissante dont l’influence à la fois économique et religieuse ne s’estompa que vers la fin du IIIe siècle lorsque les habitants quittèrent peu à peu les lieux pour aller s’installer ailleurs dans les zones urbaines du Sud. Dès les années 306-307 de l’ère chrétienne, Narmouthis accueillit, en effet, le campement des troupes d'auxiliaires appartenant à la Cohors Quarta Numidarum, qui contrôlèrent cette partie du Fayoum. Pour leurs besoins d’hébergement dans la région, ces troupes édifièrent un camp fortifié permanent, baptisé Castrum Narmoutheos, où elles restèrent stationnées jusqu’à la fin de l’occupation romaine. Grâce à une vue satellite et plusieurs sondages menés sur place entre 2006 et 2007, la mission archéologique de l’Université de Pise a permis de localiser et fouiller les vestiges de ce camp dont on ne connaissait l’existence qu’à travers des sources manuscrites, tels que la Notitia dignitatum (para. XXVIII, 46) et le papyrus grec de Theadelphia (P. Thead. 4) qui mentionne l’identité de son commandant en chef Flavius ​​Salvitius (328 apr. J.-C.).

 

 

 Datant de l’époque de Dioclétien, il est le deuxième camp romain mis au jour, après Qasr Qarun (Kasr Karoun), dans l’oasis du Fayoum. Situé à moins d’un kilomètre (600 à 800 m environ) au nord-est du temple, il se présente comme une structure quadrangulaire de 50 m par 50 qui émerge du sable en offrant au regard un aspect pour le moins impressionnant. Ses murs, qui mesurent 3,80 m d'épaisseur, sont entièrement exécutés en briques de boue crues et renforcés par six tours : quatre de forme carrée d’environ 9 m de côté chacune sont placées aux quatre angles de l’édifice ; une de forme circulaire d’un peu plus de 6 m de diamètre est érigée au centre de la face ouest du camp à proximité d’une dernière tour plutôt rectangulaire d’environ 7 m x 6 m. [8] Deux entrées permettent l’accès au camp. Au nord, la porte principale est construite en pierres alternées de briques de boue crues. Au sud, en direction de la ville, la porte secondaire localisée à proximité d’une citerne est en briques cuites rouges liées au mortier. Outre une série de logements destinés à héberger les soldats, la forteresse est dotée d’une « chapelle des insignes » vouée au culte impérial. Flaquée de deux pièces dont on ignore l’utilité, cette dernière est située dans l’axe de l’entrée principale d’où une colonnade, semblable à celle mise au jour dans Qasr Qarun, mène droit à un bêma, une sorte de plate-forme ou d’estrade surélevée de 4 à 5 marches par rapport au niveau du sol.

 

Le camp était, par ailleurs, alimenté en eau potable par un système d’adduction très particulier qui témoigne du génie hydraulique des Romains et dont aucun dispositif semblable n’est connu. Un canal provenant du sud-ouest amène l’eau à la forteresse, après avoir alimenté au préalable les thermes de la cité. Recouvert de dalles de pierre, il passait sous les murs du castrum et remplissait une citerne de forme carrée d’environ 3,35 m de côté, taillée à même le roc et protégée d’une voûte en briques rouges. [9]

 

Dans un quartier adjacent, situé non loin du temple et dont la genèse doit remonter à la première époque romaine, une zone d’habitat a été dégagée et explorée en 1968. Implantées sur une éminence, ces habitations étaient construites à des niveaux différents. À l’intérieur, des escaliers reliaient les pièces entre elles. L’une d’elles communiquait directement avec le dromos par une cours dallée, bordée d’un muret de briques crues d’environ 1,20 m de haut. Plus loin, au sommet de la colline, vers le Sud, un grand bâtiment dallé de pierre abritait une fabrique d’huile de sésame, abandonnée à la suite d’un incendie. La décoration des murs et les artefacts exhumés sur les lieux laissent supposer que cet ensemble résidentiel fut habité jusqu’au Ve-VIe siècles apr. J.-C. [10]

 

Avec cette occupation romaine, Narmouthis a connu des moments de prospérité et de croissance sans précédent. Toutefois, l’installation d’une caste militaire, devenue aussitôt propriétaire terrienne ou « géochoï » (pluriel de « géochous »), comme le rappelait Roger Rémondon, ne tarda pas à précipiter la cité dans une période de déclin qui l’a vu se vider progressivement des éléments de sa population d’origine. Dépossédés de leurs terres au profit de soldats et officiers romains, vétérans ou actifs, et de leurs familles respectives, ces derniers, devenus désormais de simples « ‘villageois’ (kômètai, apo kômès), ‘paysans’ (géôrgoi) ou ‘ruraux’ (agroikoi) » [11], abandonnèrent peu à peu la cité, sans doute autour du IVe siècle, et trouvèrent refuge plus au sud.

 

De la forteresse romaine à la cité copte

 

Dans ce secteur méridional de Narmouthis qui deviendra « Madinat al-Mâdi » dès la conquête arabe de l’Égypte entre les VIIIe et IXe siècles, un noyau urbain s’est constitué et plusieurs églises, de véritables centres de diffusion du manichéisme, commencèrent à sortir peu à peu de terre tout au long des IVe, Ve et VIe siècles. Les différentes missions archéologiques qui ont fouillé le site, depuis les trente dernières années, en ont mis au jour plusieurs. En 1988, celle de l’Université de Pise, sous la direction d’Edda Bresciani, en a permis d’exhumer, dans ce secteur habité par une communauté copte, au moins deux. La première dont la construction devrait remonter au Ve siècle est une grande basilique, le plus important édifice religieux jamais exhumé dans cette cité, où l’« on (…) a mis au jour des chapiteaux, des bases de colonnes et divers éléments architectoniques sculptés, dont un beau fragment d’architrave décoré de reliefs. Les murs latéraux comportaient des niches peu profondes, flanquées de petites bases en pierre. » La seconde, datant vraisemblablement du IVe-Ve siècles, est le plus septentrional de tous les bâtiments cultuels dégagés dans ce site. Il s’agit d’« une église à sept nefs (dont la configuration) est plus large que longue, selon un type architectural inconnu à ce jour en Égypte. » À proximité de son abside (partie qui marque la fin de son chœur), les archéologues italiens ont dégagé « deux colonnes in situ (soutenant) un arc de triomphe couronné de pierres sculptées, dont les éléments ont été retrouvés sur le pavement qui constituait l’entrée du sanctuaire ». [12] Sur son côté nord, une imposante niche fut aménagée. À l’opposé, une porte donnait accès à un étage inférieur dont la fonction et la distribution n’ont pas encore été élucidées.

 

 

 Quatre ans auparavant, la même mission a permis de dégager deux autres églises non moins intéressantes également sur le plan architectural. Orientée est-ouest, la première dont la construction doit remonter aux Ve-VIe siècles, est de plan basilical rectangulaire comportant trois nefs séparées par deux rangées de trois colonnes. Son abside est flanquée à gauche par la prothesis (demi-dôme septentrional) et à droite par le diakonikon (demi-dôme méridional). À l’autre extrémité, s’étend un vaste narthex (espace intermédiaire situé à l’entrée) communiquant avec la nef centrale par une porte. Sur son flanc sud, se trouvent des pièces annexes. D’autres espaces dont les plans sont difficilement reconnaissables occupent le côté ouest de cet édifice. De nombreux éléments architecturaux (fragments d’architraves décorées, bases de pilastres, chapiteaux, etc.) ont également été déterrés. Quelques-uns des murs de  cette église ont conservé des vestiges de peintures qui datent de diverses époques : personnages (saints ou apôtres),  inscriptions coptes, motifs décoratifs, etc. La deuxième église est située à une centaine de mètres au nord-ouest de la première. Orientée est-ouest, elle est de forme carrée et est divisée en trois nefs par deux rangées de colonnes. Tout comme la première, son abside est flanquée, elle aussi, d’une prothesis et d’un diakonikon. Elle comporte des annexes et  un  narthex, situés derrière l’abside sur ses côtés nord et est. Au sud, elle comprend une longue salle, une sorte de mandora dont la présence témoigne de l’important rôle que jouait ce monument dans la vie religieuse de la cité. Ses différents éléments architecturaux font remonter son érection aux Ve et VIe siècles. [13]


Outre ces monuments de culte, d’autres édifices appartenant à ce qu’on appelle communément « l’architecture mineure » (habitations, édifices publics de moindre importance, petites fabriques, ateliers d’artisans, etc.) ont été mis au jour également dans ce secteur. En 1969, lors d’une campagne de fouilles menées par une équipe italienne de l’Université de Milan, quatre bâtiments situés de part et d'autres du dromos conduisant au temple ont été dégagés. Ces demeures, conservées jusqu'à la hauteur des fenêtres présentent un grand intérêt en raison des particularités de leur construction et du décor préservé, en plâtre peint mutant des marbres, avec dessins géométriques. Leur construction remontait aux Ier-IIe siècles. Elles ont été réoccupées ultérieurement par une communauté copte entre les Ve et VIe siècles comme en témoignent de nombreux objets et artefacts recueillis sur place : une sculpture de facture copte datant de cette période ; une centaine de papyrus grecs du IIe au VIe siècle (contrats, comptes, lettres privées, etc.) ; un fragment de la Bible mentionnant Zacharie et Isaïe, etc. [14]

 

Aujourd’hui, on estime qu’outre le temple ptolémaïque et le castrum romain, au moins dix églises coptes datant de IVe au VIIe siècle ont été exhumés à Medinet Madi grâce aux travaux de prospection menés, durant les trois dernières décennies, par des missions italiennes en collaboration avec les responsables égyptiens du département des fouilles archéologiques au sein du Conseil Suprême des Antiquités. Depuis 2006, le site a été totalement désensablé et ses principaux monuments restaurés dans le cadre d’un projet égypto-italien, nommé ISSEMM (Egyptian-Italian Environmental-Cooperation Program: Institutional Support to Supreme Council of Antiquities for Environmental Monitoring and Management of Cultural Heritage Sites) [15] qui inclut, outre un vaste programme de fouilles archéologiques touchant une bonne partie du Fayoum, de multiples opérations de cartographie, de reconstitution 3D et de réalisation de maquettes des principaux bâtiments mis au jour.

 

La construction d’un centre d’accueil des visiteurs fut également achevée. Ce dernier comporte de nombreuses structures incluant une salle de conférence, une cafétéria, une librairie et un espace pédagogique et d’exposition où l’on peut contempler des maquettes des principaux monuments exhumés, des copies de stèles et de statues. Les visiteurs peuvent également déambuler dans le « parc archéologique » et y admirer in situ les vestiges de certaines composantes de la cité, tels que le temple hellénistique, son kiosque Sud, la porte d’Isis percée dans le mur d’enceinte du complexe religieux, les magasins, les bâtiments de service, les appartements des prêtres, certains éléments architectoniques (colonnes, chapiteaux, etc.), quelques statues de lions qui longeaient autrefois le dromos, etc. [16]

 

Enfin, au terme de leur visite du site, les touristes en ressortent avec une idée principale en tête : la civilisation égyptienne ancienne « pharaonique » était fortement urbaine et Medinet Mâdi jouait un rôle important dans un vaste réseau d’agglomérations implantées le long de la vallée du Nil et organisées selon un modèle urbain centré autour de vastes « temenos » (enceintes non défensives) destinées à distinguer, sur le plan spatial, les activités sacerdotales des autres, comme l’expliquait Jean-Yves Carrez-Maratray [17] dans un article consacré à l’archéologie urbaine.

 

Vidéos de reconstitution 3D des monuments exhumés

 

 

 

 

Diaporama des vestiges dégagés

 


 

Notes

 

[1] Ce toponyme remonte à la conquête arabe de l’Égypte (VIIIe-IXe siècle).

[2] La XIIe dynastie a régné sur l’Égypte ancienne de 1991 à 1783 avant l’ère chrétienne (1786, 1785 et 1783, selon les estimations respectives de D. B. Redford, N. Grimal et D. Arnold). D’autres spécialistes situent le règne de cette dynastie presqu’à la même période avec toutefois des différences allant de quelques années à quelques décennies près (A. D. Dodson : -1994 à -1781 ; I. Shaw : -1985 à -1795 ; J. Málek : -1980 à -1801 ; J. Von Beckerath : -1976 à -1793 ; D. Franke : -1939 à -1759 ; et R. Krauss : -1938 à -1756). Originaire de la région de Thèbes, son fondateur Amenemhat occupait le poste de vizir auprès Montouhotep IV (1997 à 1991 av. J.-C.), dernier pharaon de la XIe dynastie. Au décès de ce dernier, cet ancien vizir s’empara du pouvoir sous le nom d’Amenemhat I et fonda la nouvelle capitale de son Empire à proximité de l’oasis du Fayoum. C’est dans cette région d’ailleurs que lui et ses successeurs concentrèrent la plupart de leurs réalisations : tombeaux royaux et pyramides (symboles de renoue avec le pouvoir de l’Ancien Empire), notamment à Licht, El-Lahoun et Houara.

[3] Dans la mythologie égyptienne, Renenoutet (le serpent nourricier) est une déesse agraire. Vénérée sous sa forme purement animale ou représentée sous l'aspect d'un corps de femme surmonté d'une tête de cobra, elle protège les récoltes et les greniers. On raconte qu’elle est aussi la déesse des vignerons et des celliers, et qu’elle veille sur les cuves et le raisin. Ayant pour fils Neper (ou Nepri), qui signifie « le grain », elle protège tous les grains, y compris le blé qui constituait la principale nourriture des Égyptiens de l'Antiquité, contre les intempéries et les rongeurs dont elle se nourrit... Selon certaines sources, elle prend également soin des vêtements funéraires des défunts (linceul et bandelettes de momification) et les protège contre la dégradation et l’usure.

[4] Lire : Doaa Elhami, « Un temple livre ses secrets », in : Ahram, № 608, 2 au 9 mai 2006, disponible à l’adresse suivante : http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2006/5/3/voyp2.htm.

[5] Jean Leclant et Anne Minault-Gout, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1997-1998 », in : Orientalia, № 68, 1999, pp. 365-366. Ces deux auteurs citent deux articles d’Edda Bresciani : « Scavi e restauri : Saqqara, Fayum, Gurna », in : Missioni Archeologishe Italiane, 1998, pp. 30-31 et « L’attività archeologica dell’Università di Pisa in Egitto nel Fayum a Medinet Madi (1995-1996) », in : EVO, № 19, 1996, pp. 5-7.

[6] Jean Leclant, Anne Minault-Gout, « Frouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1998-1999 », in : Orientalia, № 69, 2000, pp. 252-253. Les auteurs citent E. Bresciani et R. Pintaudi, « The Discovery of a New Temple at Medinet Madi », in : Egyptian Archeology (EA), № 15, 1999, pp. 18-20 et E. Bresciani, « Rapporto sulle missioni archeologishe nel Fayum nel 1998. Il nuovo tempio di Medinet Madi », in : Egittp e Vicino Oriente (EVO), № 20-21, 1999, pp. 95, 109.

[7] Jean Leclant, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1966-1967 », in : Orientalia, № 37, 1968, p. 108.

[8] Nicolas Grimal, Emad Adly, Arnaudiès, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 2006-2008 », in : Orientalia, № 77, 2008, p. 215-216. Lire également : E. Bresciani, A. Giammarusti, R. Pintaudi, F. Silvano, Medinet Madi. Venti anni di esplorazione archeologica (1984-2005), Pise, 2006 ; E. Bresciani, R. Pintaudi, Il Castrum Narmoutheos ritrovato a Medinet Madi nel Fayum, Rendiconti dell'Accademia Nazionale dei Lincei, Serie IX, Vol. XX, Fascicolo 2, Scienze e Lettere Editore Commerciale, Roma, 2009, pp. 221-232 ; E. Bresciani, R. Pintaudi, “Medinet Madi : Site of the Castrun Narmoutheos”, in : Egyptian Archeology (EA), № 31, 2007, pp. 30-35.

[9] Pour plus de détails sur ce système, lire : E. Brienza, “Impianri idraulici autichi rinvenuti a Medinat Madi”, in : Egitto e Vicino Oriente (EVO), № 30, 2007, pp. 9-21.

[10] Jean Leclant, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1967-1968 », in : Orientalia, № 38, 1969, p. 257.

[11] Consulter : Roger Rémondon, « Militaires et civils dans une campagne égyptienne au temps de Constance II », in : Journal des savants, N° 1, 1965, pp. 132-143 (p. 140), disponible à : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jds_0021-8103_1965_num_1_1_1095.

[12] Jean Leclant et Gisèle Clerc, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1987-1988 », in : Orientalia, № 58, 1989, pp. 369-370, (pp. 368-369). Consulter également : Edda Bresciani, « L’attività archeologica in Egitto dell’Università di Pisa nel Fayum (campagna 1988) », in : EVO, № 11, 1988, pp. 1-11 et Archeologia Viva 7, № 1, septembre-octobre 1988, pp. 16-17.

[13] Jean Leclant, Gisèle Clerc, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1983-1984 », in : Orientalia, № 54, 1985, pp. 362-363. Lire aussi : E. Bresciani, « L’attività archeologica dell’Università di Pisa en Egitto (1984) : Medinat Madi nel Fayum. Le Chiese », in : Egittp e Vicino Oriente (EVO), № 7, 1984, pp. 1-7.

[14] Jean Leclant, « Fouilles et travaux en Égypte et au Soudan, 1968-1969 », in : Orientalia, № 39, 1970, p. 335. Consulter également : E. Bresciani, Missione di Stave e Medinet Medi (Feynm-Egitto). Rapporlo preliminare delle campagne di stave 1966-1967, lstituto di Papirologia dell'Università degli Studi di Milano, Milan, 1968.

[15] Pour plus d’informations sur ce projet de coopération, consulter le document disponible à l’adresse suivante : http://www.utlcairo.org/stampa/Il%20Progetto%20ISSEMM.pdf.

[16] Dans sa livraison de l’été 2011, le magazine de voyage Ulysse, a publié un billet sur ces nouvelles structures érigées par les responsables égyptiens du tourisme à proximité du site archéologique, lire : Nevin El-Aref, « Un nouveau site archéologique dans le désert », in : Ulysse, № 149, juillet-août 2011, pp. 21-22.

[17] Jean-Yves Carrez-Maratray, « De l’archéologie à l’histoire sociale », in : Histoire urbaine, mars 2010, № 29, Société française d'histoire urbaine, pp. 161-180.

 

Mots Clés : Égypte ancienne, Fayoum, Medinet Mâdi, Narmouthis, Castrum Narmoutheos, Moyen Empire, Amenemhat III, Amenemhat IV, XIIe dynastie, Temple, Renenoutet, Sobek, époque romaine, manichéisme, copte, fouille archéologique.

 

Pour citer cet article :

 

Azzedine G. Mansour, « Medinet Mâdi. Un temple du Moyen Empire reconstitué », in : Libres Expressions, 10 mai 2012 (http://azzedine-gm.blog4ever.com/blog/lire-article-501249-9298051-medinet_madi.html).



10/05/2012
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