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Que s’est-il passé en l’an 536 ?...

Azzedine G. Mansour – 20 mai 2014

 

Au début du VIe siècle, le monde vit des événements marquants. En Orient, vers l’an 530, l’empereur byzantin Justinien défait les Vandales et parvient tant bien que mal à reprendre le contrôle de l’Empire romain de l’Est. Le soulagement occasionné par cette victoire n’est cependant que de courte durée. Car, à peine six années plus tard, en l’an 536, une terrible vague de froid s’abat sur la planète tout entière. Et, l’empire de Justinien n’y échappe pas. Un soudain changement climatique se traduisant par un refroidissement inexpliqué perdure pendant plus d’une décennie. Des intempéries quasi-continues provoquent alors récoltes désastreuses, famines, épidémies et désordre social. On estime qu’environ 75 % de la population vivant sur l’hémisphère nord – dont un quart des sujets de l’empire byzantin – sont décimés par la faim et le froid. Ailleurs, dans le monde, la situation n’est guère réjouissante. En Chine, la sécheresse entraine la chute de la dynastie Wei du nord. À Teotihuacan, dans la vallée de Mexico, la population se met à brûler les temples et les symboles du pouvoir ; ce qui entraine le déclin de cette majestueuse cité où l’on retrouve les plus grandes pyramides méso-américaines jamais construites en Amérique précolombienne. En Orient, les sujets de Justinien ne sont pas épargnés. Ils meurent par dizaines de milliers foudroyés notamment par la peste. L’historien byzantin Procope de Césarée dénombre jusqu’à 10 000 morts par jour. Il relate les événements vécus en ces termes : « pendant cette année (536), écrit-il, un signe de mauvais augure a eu lieu. Le soleil a donné sa lumière sans éclat […] et il a paru avoir comme une éclipse, parce que ses rayons ne brillaient plus. » [1]

 

Mais, que s’est-il passé cette année-là ? Un article de Benoît Rey et Colin Barras, publié dans « Le Monde des Sciences » [2] et dont est largement inspirée la présente contribution, tente d’apporter des réponses à cette question en passant en revue les différentes thèses formulées jusque-là pour résoudre le mystère.

 

On y apprend que les premiers scientifiques à s’y être intéressé furent Richard Stothers et Michael Rampino de la National Aeronautics and Space Administration (NASA). Dans les années 1980, ces deux chercheurs avaient émis l’hypothèse d’une gigantesque éruption volcanique survenue vraisemblablement sous les tropiques. Cette éruption aurait été si puissante, suppose-t-on, qu’elle aurait projeté des poussières dans l’atmosphère, formant alors un épais voile qui aurait bloqué le rayonnement solaire et causé un brusque refroidissement de la Terre. Devant les perturbations climatiques désastreuses qui en résultaient et la famine, des mouvements migratoires massifs auraient eu lieu et, avec eux, se seraient répandues des épidémies contre lesquelles les populations n’étaient point immunisées. Quoique très plausible, ce scénario reste difficile à documenter. Aucune trace d’éruptions majeures n’a, en effet, été mentionnée dans les textes de l’époque. Et, l’on doute que le volcan salvadorien Llopango, dont l’éruption en l’an 534 a été classée dans le top 6 des plus importantes survenues durant les 100 derniers millénaires, ait été capable de refroidir le climat aussi longtemps qu’une décennie.

 

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Une deuxième hypothèse, celle d’un éventuel impact de débris d'objets sidéraux, issus probablement d’une comète qui se serait abîmée au contact de l’atmosphère terrestre, fut également avancée [3]. Dallas Abbott, géologue à l’Université Columbia de New York, croit fermement à cette thèse. Après avoir effectué plusieurs sondages sur glace, elle a noté la présence de traces de nickel et d’étain dans ses carottes. Ces deux éléments ne peuvent provenir que de débris extraterrestres. Ils constituent généralement des composants majeurs des comètes. Mais quelle comète aurait pu croiser l’orbite de la terre au début du VIe siècle ? Abbott incrimine tout particulièrement la comète de Halley qui passe à proximité de notre planète tous les 76 ans. Des textes chinois anciens décrivent, en effet, son passage non loin de la terre en l’an 530. On croit qu’en s’approchant trop près du soleil, elle se serait effritée et aurait laissé derrière elle, d’une part, une énorme trainée de poussière qui aurait voilé le ciel et, d’autre part, des gros fragments qui, se fracassant contre le sol terrestre sous la forme d’intenses pluies de météorites, auraient refroidi brusquement le climat… Les scientifiques sont de plus en plus nombreux à penser qu’un événement similaire avait eu lieu il y a 12 800 ans. Toutefois, les preuves hors de tout doute sont insuffisantes pour admettre qu’un tel scénario ait pu se renouveler en l’an 536 de notre ère.

 

Pour l’heure, une chose est certaine : le mystère entourant le refroidissement de l’an 536 demeure entier. Il est attribué tantôt à un volcan tantôt à une comète sans que l’une ou l’autre de ces deux hypothèses ne l’emporte. À moins que les deux événements aient eu lieu – ce qui est hautement improbable – à la même époque ! En attendant de nouvelles pistes, le dossier reste ouvert… et l’enquête à suivre…

 

Notes et références

 

[1] Procope de Césarée, La Guerre contre les Vandales — Guerres de Justinien, Livres III et IV, trad. fr. : Denis Roques, coll. : La Roue à Livres, Paris : Les Belles lettres, 1990.

[2] Benoît Rey, Colin Barras, « 536. L’année où tout bascula », in: Le Monde des Sciences, no. 13, avril-mai 2014, pp. 82-86.

[3] Than Ker, “Slam dunks from space led to hazy shade of winter”, in: The New Scientist, Vol. 201, no. 2689, January 2009, p. 9.

 

Mots clés : An 536, refroidissement, climat, volcan, comète, famine, exode, épidémie.

 

Pour citer cet article :

 

Azzedine G. Mansour, « Que s’est-il passé en l’an 536 ? », in : Libres Expressions, 20 mai 2014 (http://azzedine-gm.blog4ever.com/que-sest-il-passe-en-lan-536).



19/05/2014
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