Libres Expressions

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Aqua-urbanisme

Habitat flottant, habitat amphibie

Azzedine G. Mansour - 28 juin 2011


Avec  l’explosion démographique que connait le monde, les terres constructibles sont de moins en moins disponibles. À cette problématique, qui entraine donc une pénurie d’espace et hypothèque grandement l’accès de tous à un habitat de qualité, viennent s’ajouter les catastrophes naturelles (tsunami, inondations, crue des rivières, etc.) qui, en s’amplifiant avec le phénomène annoncé du réchauffement climatique, rendent les zones urbaines habitées, particulièrement celles localisées à proximité des cours d’eaux et des littoraux, moins sûres. Car, il faut reconnaître que, depuis un certain temps, les barrières artificielles (digues, barrages, écluses, etc.), conçues autrefois pour contrer les montées subites des eaux, ne suffisent plus aujourd’hui pour protéger les populations contre la puissance dévastatrice et souvent meurtrière des flots. L’augmentation des niveaux des mers, estimée à 90 cm environ au cours du XXIe siècle, et l’abaissement des sols, causé par l’assèchement des terres, accentue de façon dramatique les risques de submersion et ses conséquences. Aux Pays-Bas (1953), aux États-Unis (Nouvelle Orléans, 2005 ; Dakota du Nord, 2011), au Royaume Uni (2010), en Inde (2009), au Pakistan (2009), et plus récemment au Japon (2011) et au Canada (Québec, Saskatchewan, 2011), les bilans sont lourds (des milliers de victimes et des centaines de milliers de sinistrés) et dégâts sont énormes : ils se chiffrent en milliards de dollars. Dès lors, seules deux alternatives restent à envisager :

 

a) – soit battre en retraite, s’éloigner des rives et n’ériger l’essentiel de l’habitat futur que sur la terre ferme. Cette possibilité, qui consiste à occuper densément l’arrière-pays – en construisant en hauteur ou en empiétant irrémédiablement sur les terres cultivables –, a ses propres limites et ne constitue nullement une solution viable, ni à moyen ni à long termes d’ailleurs, au problème ;

 

b) – soit affronter de manière intelligente les caprices de la nature en urbanisant les zones jusque-là négligées, inexplorées ou interdites. Cette alternative, qui ouvre grande la porte au développement de nouvelles pratiques urbanistiques, comme l’« aqua-urbanisme » (en milieu aquatique), exige plus d’imagination et de savoir-faire. Elle occasionne certes des coûts beaucoup plus élevés, puisqu’elle fait appel à de nouveaux procédés technologiques, mais constitue néanmoins une réponse à la fois plus adéquate au problème et plus salutaire pour les populations, notamment riveraines qui ne sont pas à l’abri d’éventuels sinistres…

 

Les expériences ayant exploré, voire même exploité cette dernière possibilité ne manquent pas, particulièrement aux Pays-Bas et en Asie du sud-est. Dans ces contrées où la vie des habitants et la sécurité de leurs biens sont menacées au quotidien par le déferlement des eaux, de nouveaux modes d’habiter sont développés et des solutions architecturales très originales sont imaginées également. Les Hollandais, dont 65 % du territoire se trouvant au-dessous du niveau des mers serait menacé par les eaux, ont été certainement les premiers à avoir exploité de nouvelles avenues dans ce domaine. Une décennie à peine après la désastreuse inondation de 1953, alors que de nombreuses digues n'ont pu résister à la combinaison des grandes marées et d'une tempête maritime qui s’est abattue sur une bonne partie de leur pays, ils se sont mis à concevoir un habitat adapté à cette nouvelle réalité, c’est-à-dire capable de faire face au danger aquatique engendré par des catastrophes naturelles dont l’issue est à la fois imprévisible et incontrôlable. Ils sont allés même plus loin en introduisant dans leur législation de nouveaux concepts, tel que celui de « lot d’eau », l’équivalent maritime de la notion de « parcelle de terre », et ont défini de nouvelles normes de construction destinées à rendre moins vulnérables et beaucoup plus résistantes les habitations érigées en zones inondables. Ils ont, en outre, garanti aux populations le droit de s’établir sur ces zones pour autant qu’elles respectent de façon scrupuleuse ces nouvelles normes.

 

Selon le contexte, les habitations autorisées dans ces zones à risque doivent être conçues de manière à ce qu’elles puissent résister aux mouvements subits des flots.

 

a) – Sur l’eau, elles doivent se comporter comme des embarcations en pleine mer, c’est-à-dire insubmersibles ;

 

b) – en zones inondées, elles doivent être à l’épreuve de la crue des eaux.

 

Ces deux principes majeurs ont orienté les réflexions des architectes et ingénieurs qui, en s’inspirant des traditions sud-asiatiques, ont proposé une typologie d’habitat comportant essentiellement deux catégories.

 

1       - Habitat flottant : il s’agit d’un type d’habitation mis à flot le long d’une rive, d’une berge ou d’un quai. Il ressemble un peu à une embarcation, une péniche par exemple, qui flotte en permanence, mouillée sur rade.

 

 Source : http://www.urbanews.fr/2010/04/10/2927-concept-eco-urbanisme-flottant/


2       - Habitat amphibie : il est question d’un type d’habitation érigé sur un terrain susceptible d’être submergé et conçu pour éviter la montée des eaux en cas d’inondation.

 

Si dans les deux cas, les habitations sont équipées d’une même sorte de coque flottante réalisée le plus souvent en béton, dans l’habitat amphibie, les fondations sont creuses et fixées sur des piliers de sorte qu’en cas de crue, les habitations puissent toutes entières coulisser en hauteur sans pour autant changer de place. Généralement, ce dispositif est conçu pour permettre d’échapper à une montée des eaux pouvant atteindre 4 mètres de haut. À Maasbommel, en Hollande, un ensemble résidentiel de 46 logements fut réalisé selon ce principe (voir image ci-dessous).

 


 

 

Source : http://bonnenouvelle.blog.lemonde.fr/2010/03/02/face-a-la-mer-lhabitat-flottant/

 

Les exemples de projets utilisant l’un ou l’autre de ces deux types d’habitat sont nombreux. Plusieurs dizaines de sites sont déjà opérationnels. Ils proposent des modèles dont les prix varient entre 140 000 et 360 000 dollars américains, avec en sus le coût du lot d’eau qui, lui, peut tourner facilement autour des 70 000 et 115 000 dollars.

 

En Hollande, de nombreux bureaux d’architectes sont désormais engagés dans ce créneau. Le Centre d’architecture d’Amsterdam (Acram), pour ne citer ici que le plus actif d’entre eux, a conçu un modèle  destiné à être implanté en cent exemplaires dans un ensemble résidentiel de 18 000 logements en cours de réalisation sur une île artificielle au nord-est de la capitale hollandaise. Ce modèle, dont la superficie est d’environ 170 m2, est cédé à 360 000 dollars, sans compter le coût du lot d’eau sur lequel il est érigé et qui, lui, varie entre 160 000 et 200 000 dollars dans ce secteur. Il utilise un mécanisme très original, inventé par ABC Arkenbouw, et est soutenu par une structure creuse en béton. Profonde d’environ 2 mètres, cette dernière s’appuie sur des piliers en acier qui permettent à l’habitation tout entière de coulisser verticalement selon les variations du niveau de l’eau.

 

En France, même si ce genre d’habitat ne fait pas encore beaucoup d’adeptes, quelques entreprises tentent néanmoins de s’imposer dans ce marché pour le moins florissant. Batiflo, une petite entreprise de la région de Pau, en est une. Elle a mis au point un procédé beaucoup plus économique que celui des Hollandais. « La formule développée, raconte Angelina Viva, est celle des pontons marins, comme ceux qui ont permis de créer des ports provisoires lors d’événements ponctuels (débarquements militaires, catastrophes naturelles, etc.)… » (Viva, 2011 : 27). Très facile à exécuter, ce procédé repose sur un élément de base qui se présente sous la forme d’un caisson-flottant en polymère. Plusieurs caissons sont assemblés côte-à-côte pour constituer une plateforme tout aussi flottante, déposée à même le sol et encadrée de mâts le long desquels des anneaux coulissent verticalement afin de permettre à l’ensemble de la structure de s’élever en cas d’inondation. L’habitation proprement dite est bâtie en bois sur cette plateforme qui lui sert de flotteur et qui peut recevoir également des aménagements extérieurs. Les autres commodités (alimentation électrique, adduction en eau potable, conduit d’assainissement, etc.) sont installées dans le creux des mâts qui leur sert de gaine.

 

Source : Efferve Sciences, № 76, mai-juin 2011, p. 27

 

Cela dit, à l’exception de l’aspect hautement technologique et innovateur des procédés développés aujourd’hui pour ce type d’habitat, l’idée de la maison flottante n’est pas nouvelle. Des péniches aménagées en habitations et des constructions en bois sur rade témoignent d’une très vieille tradition. En effet, dans certaines régions d’Asie (Thaïlande, Cambodge, Vietnam, etc.), l’habitation flottante fait partie intégrante d’un riche répertoire d’architecture traditionnelle vernaculaire. Des villages entiers flottent continuellement sur les eaux fluviales. Il en est de même pour le continent nord-américain où de nombreuses communautés ont choisi de s’établir sur l’eau et d’adopter ce type d’habitat. Aux États-Unis, les régions métropolitaines de San Francesco et de Seattle comptent chacune au moins 500 maisons flottantes. À Portland, on en dénombre sept fois plus. Au Canada, la région de Vancouver compte, elle aussi, environ 500 maisons. On y trouve également deux communautés flottantes très anciennes : l’une installée à Granville Island et l’autre sur l’estuaire de la rivière Fraser.

 

Enfin, bien plus qu’un simple mode de vie, habiter une maison flottante est un geste qui n’est pas neutre. Il incite l’homme à repenser la relation qu’il entretient avec son territoire et, plus particulièrement avec ses étendues aquatiques dont l’occupation vient bouleverser les règles conventionnelles de l’aménagement. Mieux encore, il le pousse à explorer d’autres avenues en matière d’architecture et d’urbanisme. Ce travail est déjà entamé. Architectes, ingénieurs et urbanistes sont déjà impliqués dans la conquête des mers. Un peu partout dans le monde, à Osaka, à Glasgow, à Dubaï, à Monaco, à Amsterdam, etc., des quartiers entiers poussent telles des îles artificielles au large des grandes capitales.

 

Quelques références :


-          Angelina Viva, « Les maisons flottantes, recours obligé pour se loger », in : Efferve Sciences, № 76, mai-juin 2011, pp. 26-27.

-          Christophe Leray, « L'habitat flottant est déjà une réalité » (entretien avec  Zoppini), in : http://www2.cyberarchi.com/actus&dossiers/entretiens/index.php?dossier=82&article=448.

-          M. J., « A Amsterdam et ailleurs, ces maisons qui flottent…, in : http://lewebpedagogique.com/environnement/2008/09/16/a-amsterdam-et-ailleurs-ces-maisons-qui-flottent/.

-          M. J., « L’eau, un autre territoire pour la ville », in : http://lewebpedagogique.com/environnement/2008/09/22/leau-un-autre-territoire-pour-la-ville/.

-          Christophe Leray, « L'océan, nouvelle frontière de l'urbanisme », in : http://www2.cyberarchi.com/actus&dossiers/index.php?&dossier=103&article=447.

-          Christophe Leray, « Le rêve fabuleux de l'architecte Jean-Philippe Zoppini », in : http://www2.cyberarchi.com/actus&dossiers/batiments-publics/divers/index.php?dossier=103&article=405.

-          « Histoire de l’habitat flottant », in : http://houseboats.fr/pages/historique1.html

-          « Eco-Urbanisme », in : http://www.urbanews.fr/2010/04/10/2927-concept-eco-urbanisme-flottant/.

-          « Vancouver : Float Home Life Style », in : http://www.westbayfloathomes.ca/westbay/float_home_style.htm.

-          « La maison amphibie », in : http://www.knock-on-wood.net/article-maisons-amphibies-ou-sur-pilotis-42333204-comments.html.

-          « Maisons flottantes », in : http://www.maison-solaire.com/10_2_MAISON_FLOT.html.

 

Mots-clés : urbanisme, océan, flots, habitat, architecture, caison, flottant, amphibie, catastrophe, réchauffement, climat.

 

Pour citer cet article :

 

Azzedine G. Mansour, « Aqua-urbanisme : habitat flottant, habitat amphibie », in : Libres Expressions (http://azzedine-gm.blog4ever.com/blog/articles-cat-501249-551606-architecture___urbanisme.html), 28 juin 2011.

 



29/06/2011
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